Grasshopper Manufacture Inc. vient de lâcher ROMEO IS A DEAD MAN sur le monde, et le résultat est aussi chaotiquement brillant et frustrant que ce que l’on pouvait attendre d’un projet dirigé par l’énigmatique Goichi Suda, plus connu sous le nom de Suda51. Présenté comme un mélange "d'action-aventure ultra-violente, de science-fiction et de hack-and-slash", ce titre auto-édité par Grasshopper Manufacture injecte une dose de "jazz" pur dans le paysage vidéoludique. Disponible sur PlayStation 5, Xbox Series X|S et PC pour 49,99 €, c’est un voyage dans un multivers fracturé qui, bien qu'indéniablement unique, ne résonnera probablement qu'auprès d'un public de niche bien précis.
Ce lancement marque la première nouvelle licence de Grasshopper Manufacture en dix ans et leur tout premier titre auto-édité, une décision que Suda51 juge "extrêmement importante" pour l'avenir du studio. Ce choix souligne une volonté évidente de livrer une vision artistique sans compromis, ce que les fans du style si particulier du créateur apprécieront sans aucun doute. Co-réalisé par Ren Yamazaki (connu pour son travail sur No More Heroes 3), ROMEO IS A DEAD MAN est un titre classé Mature, un kaléidoscope de gore, de designs grotesques et de d'angoisse existentielle. Comme le dit Suda51 lui-même : si les autres jeux sont des élèves modèles qui réussissent leurs examens, ROMEO IS A DEAD MAN est le "cancre" de la classe, imparfait, mais infiniment plus intéressant et amusant.
Un conte de fées fracturé : Entre ambition narrative et exécution
Suda51 occupe ici les rôles de directeur exécutif, scénariste et producteur, insufflant au jeu son mélange signature de surréalisme et d'humour noir. Le pitch est du pur Suda : les joueurs incarnent Romeo Stargazer, un adjoint du shérif ressuscité et recruté par la "Space-Time Police" du FBI en tant qu'agent spécial "Dead Man"—équipé d'un masque Dead Gear. Sa mission ? Traquer des fugitifs à travers un multivers brisé par des paradoxes temporels et retrouver sa petite amie extraterrestre disparue, Juliet, capable de se dupliquer et de perturber le temps. Oh, et son grand-père est un écusson de veste conscient. Naturellement.
Ce postulat narratif promet une aventure déjantée, et le jeu tient largement ses promesses sur ce point. L'histoire est une odyssée défiant les genres qui se réinvente constamment, offrant un récit abstrait et imprévisible que beaucoup trouveront audacieux et personnel. Cependant, comme souvent avec Suda51, sa plus grande force est aussi sa principale faiblesse. L'intrigue devient terriblement complexe vers la fin, et de nombreux éléments d'exposition essentiels sont cachés dans des notes faciles à manquer. Pour les joueurs qui aiment décortiquer chaque bribe de lore, c'est une véritable chasse au trésor ; pour les autres, cela risque de mener à la confusion. C’est une narration "jazz" : improvisée et parfois difficile à suivre, nous laissant parfois regretter l'absence d'un fil conducteur plus clair malgré des personnages attachants et des "petits moments" brillants.
Ballet sanglant : Un combat cinétique en manque de profondeur
ROMEO IS A DEAD MAN se présente comme un brawler hack-and-slash à la troisième personne hyper-nerveux. Romeo est un tourbillon de destruction, capable de jongler entre un arsenal d'armes à feu (pistolet, fusil à pompe, mitrailleuse, lance-roquettes) et des armes de mêlée brutales (un sabre laser façon beam katana, une épée lourde, les poings) en plein combo. Le système de combat mise sur les enchaînements et permet de retourner les capacités des ennemis contre eux. L'attaque spéciale "Bloody Summer", chargée par le sang des ennemis, est un moment fort : elle inflige des dégâts massifs tout en soignant Romeo, créant une boucle de violence gratifiante. Les phases de tir, axées sur les points faibles, rappellent même la précision chirurgicale de Killer7.
Pourtant, malgré ses mouvements spectaculaires, le combat n'est pas exempt de défauts. Il a été décrit comme "brouillon par endroits" et manquant de profondeur réelle, ce qui pourra décevoir les amateurs de brawlers techniques. Un certain côté "bancal" affecte parfois les mouvements et casse le rythme, rendant les manœuvres précises plus laborieuses qu'elles ne devraient l'être. Les combats de boss, pourtant piliers des jeux Suda51, souffrent de schémas répétitifs et de barres de vie démesurées, transformant des spectacles potentiels en duels fastidieux. De plus, la variété des ennemis s'essouffle vite. On ne peut s'empêcher de noter des similitudes dans ce manque de finition avec No More Heroes 3, suggérant une philosophie de design constante, bien que parfois frustrante, chez Grasshopper.
The Last Night : Un havre de paix surprenant
Entre deux missions, les joueurs se retrouvent à bord du vaisseau "Last Night", le hub central de Romeo. Cette section est une rupture délicieuse avec l'action 3D, adoptant un style RPG en pixel-art vue de dessus. C'est ici que vous interagirez avec des PNJ excentriques comme GreenRiver, cultiverez des "Bastards" (sortes de zombies à fusionner pour obtenir de l'aide au combat), jouerez à un mini-jeu de katsu curry ou participerez à des donjons procéduraux en vue cockpit. La progression du personnage passe même par un jeu de labyrinthe à la Pac-Man pour débloquer des badges de capacités.
Ce hub est une réussite totale, illustrant la créativité de Grasshopper au-delà du simple combat. Il offre un répit bienvenu et une personnalité folle, prouvant qu'un jeu ultra-violent peut aussi avoir des moments de charme fantaisiste. Pour nous, l'inventivité et les bizarreries du "Last Night" figurent parmi les aspects les plus réussis et les plus plaisants du titre.
Vortex visuel et âme sonore : Les forces indiscutables
Visuellement, ROMEO IS A DEAD MAN est un festin sensoriel qui change constamment d'identité artistique. Le jeu mélange des mondes 3D détaillés avec des environnements dimensionnels surréalistes, des séquences de bandes dessinées animées, du pixel art classique et une narration influencée par le manga. Le style visuel, saturé de paillettes, de confettis et d'hémoglobine, est du Suda51 pur jus : excessif, stylé et impossible à ignorer. Cette promiscuité stylistique fonctionne étonnamment bien et crée une esthétique unique.
L'aspect sonore n'est pas en reste avec une bande-son exceptionnelle, incluant des contributions du groupe de rap japonais Scha Dara Parr. Le sound design soutient parfaitement l'énergie chaotique du jeu, sublimant chaque coup d'épée et chaque saut dimensionnel. Ce mariage entre styles visuels variés et musique percutante est sans doute l'atout le plus solide du jeu, lui conférant une atmosphère inimitable.
Donjons dimensionnels et écueils techniques
Si le jeu propose trois niveaux de difficulté (chocolat blanc, au lait ou orange) et un système de bonus "roue de la fortune" à la mort pour un côté roguelike, le level design est plus inégal. Certaines zones ressemblent à des donjons sans imagination, particulièrement dans le royaume du "Subspace". Ce système de portails via des téléviseurs rétro devient rapidement répétitif et fastidieux. De plus, une séquence d'infiltration forcée dans un asile psychiatrique, privant le joueur de ses armes, a été pointée du doigt par la critique pour son côté frustrant.
La performance technique est l'autre ombre majeure au tableau. Sur PC, les chutes de framerate sont fréquentes et brutales. Même des configurations solides (RTX 4070 Ti Super ou RTX 5080) peinent à maintenir 60 FPS en 1440p ultra, à cause d'un réglage de qualité graphique mal optimisé. Sur PS5, quelques ralentissements sont également à noter dans le dernier niveau. Enfin, le champ de vision (FOV) fixe est particulièrement étroit et claustrophobe.
Le constat est encore plus amer pour les utilisateurs de Steam Deck. Le jeu n'est explicitement "pas optimisé" pour la console portable de Valve et s'avère quasiment injouable, avec des chutes à 15-20 FPS en combat, même avec tous les réglages au minimum. On espérait qu'une auto-édition permettrait une meilleure optimisation, mais ces lacunes techniques gâchent une expérience par ailleurs riche et originale.
Verdict : Une virée sanglante et bizarre pour les fidèles
ROMEO IS A DEAD MAN est le jeu Suda51 par excellence : débordant d'idées uniques, dégoulinant de style et assumant totalement son étrangeté. Il charmera les fans de No More Heroes et Killer7 grâce à sa personnalité débordante, son combat hyper-cinétique et son hub central génial. Le mélange des styles artistiques et l'audace de sa direction globale lui permettent de se démarquer nettement de la production actuelle. C’est, à bien des égards, l'aboutissement du travail passé de Suda.
Cependant, ses problèmes techniques, son level design parfois daté et sa narration volontairement obscure l'empêchent d'atteindre les sommets. Si vous êtes prêt à accepter le côté "bancal" et à embrasser le "jazz" — avec ses fausses notes et son improvisation — vous vivrez une expérience mémorable. Si vous exigez une finition irréprochable et une narration limpide, il vaudra mieux attendre des correctifs ou passer votre chemin. Pour les initiés, le prix de 49,99 € offre une aventure sauvage avec une rejouabilité honnête via le New Game Plus.
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