Il y a peine quatre mois, le monde de la technologie était en pleine effervescence. En septembre 2025, Jensen Huang, PDG de Nvidia, aux côtés de Sam Altman et Greg Brockman d'OpenAI, dévoilait ce qui était présenté comme un accord historique de 100 milliards de dollars. Ce protocole d'accord (MoU) dessinait les contours d'un investissement colossal de Nvidia pour aider OpenAI à bâtir une infrastructure de calcul sans précédent de 10 gigawatts — une puissance équivalente à celle de dix centrales nucléaires. Les analystes jubilaient, l'action de Nvidia s'envolait et la « ruée vers l'or » de l'IA semblait atteindre son paroxysme spéculatif.
Pourtant, aujourd'hui, cette vision audacieuse semble n'être plus qu'un lointain souvenir, si ce n'est un projet totalement gelé. Jensen Huang a désormais confirmé que Nvidia investira bien dans OpenAI, mais il est revenu de manière significative sur la promesse initiale, précisant que le montant serait « inférieur à 100 milliards de dollars, tout en restant probablement l'investissement le plus important jamais réalisé » par l'entreprise. Cet aveu public ne fait que confirmer ce que les initiés murmuraient depuis des mois : le mégadeal original pour l'infrastructure de 10 gigawatts n'a jamais dépassé le stade préliminaire. Les deux géants de l'IA ont manifestement été contraints de revoir l'ampleur et les conditions de leur partenariat, et à vrai dire, cela n'a rien de surprenant.
Qu'est-ce qui a donc provoqué ce recalibrage spectaculaire, et que signifie-t-il réellement pour l'avenir du développement et des infrastructures d'IA, au-delà de l'effet d'annonce ?
La grande ambition face à la dure réalité (et aux questions persistantes)
L'annonce de septembre 2025 intervenait juste après l'accord de financement provisoire de 100 milliards de dollars entre OpenAI et Microsoft. Tout portait à croire qu'un titan de l'IA était en train de consolider des ressources immenses sur la voie de la superintelligence. Sam Altman suggérait même que les nouveaux centres de données construits par Nvidia viendraient s'ajouter aux projets déjà annoncés, soulignant l'appétit insatiable d'OpenAI pour la puissance de calcul.
Toutefois, dès le départ, cet accord n'était qu'un mémorandum d'entente et non un contrat définitif — un détail crucial sur lequel Jensen Huang insistait déjà en privé à l'époque. Les documents financiers de Nvidia de novembre 2025, ainsi que les déclarations de la directrice financière Colette Kress en décembre, stipulaient explicitement qu'il n'y avait aucune assurance de parvenir à des accords définitifs. Ce langage prudent contrastait fortement avec l'enthousiasme initial, laissant présager des complexités sous-jacentes négligées dans l'urgence de la communication.
Le revirement stratégique de Nvidia : plus qu'une simple hésitation
L'hésitation de Nvidia semble découler d'une convergence de préoccupations stratégiques et financières, suggérant un repli calculé plutôt qu'un abandon pur et simple.
- « Manque de discipline » : Jensen Huang aurait critiqué l'approche commerciale d'OpenAI, parlant d'un « manque de discipline ». Cela fait probablement référence aux dépenses astronomiques d'OpenAI en matière de calcul, qui l'exposent à environ 1 400 milliards de dollars d'engagements, soit plus de 100 fois son chiffre d'affaires de 2025. La perte de 350 milliards de dollars rapportée par Microsoft dans le secteur de l'IA la même semaine où l'accord a stagné n'a fait que renforcer ces inquiétudes.
- Diversification des paris : Bien qu'OpenAI reste l'un de ses plus gros clients, le fabricant de puces est conscient de la montée en puissance de la concurrence. Huang s'inquiète de la croissance des rivaux d'OpenAI, notamment Gemini de Google (qui a ralenti la croissance de ChatGPT) et Anthropic, dont l'outil Claude Code met également la pression sur OpenAI. Nvidia diversifie activement ses investissements, ayant injecté jusqu'à 10 milliards de dollars dans Anthropic en novembre 2025 et 2 milliards supplémentaires dans CoreWeave Inc. Cette stratégie permet de limiter les risques et de favoriser la concurrence, ce qui stimule la demande globale pour les GPU Nvidia.
- La crainte des « accords circulaires » : Des sources internes chez Nvidia s'inquiétaient de l'ampleur du deal et de l'image renvoyée par ces « accords circulaires », où Nvidia investit massivement chez un client pour que celui-ci utilise ce capital afin d'acheter des puces Nvidia. Cette préoccupation semble légitime, d'autant que des investisseurs de renom comme Peter Thiel, SoftBank et Michael Burry ont déjà commencé à se désengager de Nvidia face aux signes d'une « bulle de l'IA ». Thiel a liquidé sa participation au troisième trimestre 2025, tandis que SoftBank a vendu l'intégralité de ses parts (5,8 milliards de dollars) pour financer d'autres projets d'IA.
- Prudence financière : Il est notable que les prévisions de revenus de 500 milliards de dollars de Nvidia excluaient tout revenu potentiel provenant de l'accord OpenAI. Cela prouve que l'entreprise ne misait pas sur sa conclusion sous sa forme initiale. Les discussions actuelles se concentrent sur une prise de participation plus modeste, reflétant une approche financièrement plus saine.
La quête de puissance et d'indépendance d'OpenAI : une bataille sur plusieurs fronts
L'année 2025 a été pour OpenAI un marathon incessant pour sécuriser des capacités de calcul massives. Au-delà de Nvidia, l'entreprise a signé des engagements pharaoniques en matière d'infrastructure cloud : un partenariat de 38 milliards de dollars sur sept ans avec Amazon AWS, un engagement renégocié de 250 milliards de dollars avec Microsoft Azure pour garantir une liberté multi-cloud, et environ 300 milliards de dollars avec Oracle, sans oublier un partenariat avec Google Cloud. Ces engagements cumulés, qui frôlent les 1 400 milliards de dollars, inquiètent légitimement les investisseurs quant à la capacité de paiement d'OpenAI.
Un autre pilier de la stratégie d'OpenAI est le développement de ses propres puces IA. Cette démarche signale une volonté claire de réduire sa dépendance envers Nvidia, une étape cruciale pour le contrôle des coûts à long terme. Ce désir d'autosuffisance, couplé aux contrats cloud massifs déjà signés, a probablement rendu l'accord d'infrastructure avec Nvidia moins impératif, voire redondant.
Enfin, la donne technologique évolue. Si GPT-5.x reste le navire amiral, l'émergence de modèles comme DeepSeek-V3 — qui offre des performances de pointe pour une fraction du coût de calcul — montre qu'il est possible de réduire les dépenses d'infrastructure de 30 à 50 %. L'ère consistant à simplement "ajouter du matériel" pour résoudre les problèmes touche peut-être à sa fin.
Implications pour l'industrie de l'IA : le retour à la réalité
Le redimensionnement du mégadeal OpenAI-Nvidia, même si un investissement significatif subsiste, envoie un signal fort à toute l'industrie. Nous pensons qu'il s'agit d'un point d'inflexion majeur : on passe d'une ambition débridée à une évaluation plus sobre des réalités économiques.
- Le coût réel des infrastructures d'IA : L'ampleur des investissements nécessaires est vertigineuse. Arvind Krishna, PDG d'IBM, a mis en garde lors du forum de Davos en janvier 2026 contre un « piège de la dépréciation ». Il estime qu'équiper un seul centre de données de 1 gigawatt coûte environ 80 milliards de dollars. Avec un objectif industriel de 100 gigawatts, la facture totale pourrait atteindre 8 000 milliards de dollars. Contrairement aux infrastructures classiques, les accélérateurs d'IA ont une durée de vie compétitive d'à peine cinq ans, imposant un renouvellement constant et coûteux.
- Diversification des ressources de calcul : La stratégie multi-cloud d'OpenAI et son projet de puces internes reflètent une tendance de fond. Les entreprises ne veulent plus être inféodées à un seul fabricant ou fournisseur cloud, explorant des alternatives comme les puces Trainium d'AWS ou les TPU de Google.
- La domination de Nvidia, avec plus de nuances : Si l'accord d'infrastructure de 100 milliards est abandonné, Nvidia reste au cœur de l'écosystème d'OpenAI. L'entreprise a explicitement déclaré que la technologie Nvidia « propulse ses systèmes actuels et restera centrale pour les évolutions futures ». En restant investisseur, Nvidia maintient un pied chez OpenAI tout en protégeant ses marges et sa solidité financière, comme en témoigne son ratio cours/bénéfice (P/E) prospectif de 27x.
- Un marché de l'investissement qui mûrit : La mentalité consistant à « aller vite et tout casser » laisse place à une gestion des risques plus rigoureuse. Le passage d'un accord d'infrastructure spéculatif à un investissement stratégique plus ciblé montre que la rentabilité et la croissance durable deviennent prioritaires, d'autant plus qu'OpenAI prépare son introduction en bourse pour la fin de l'année 2026.
La transformation du deal Nvidia-OpenAI marque la fin de l'euphorie initiale pour l'IA. Elle met en lumière une conscience accrue des coûts, de la concurrence et de la nécessité d'indépendance stratégique. Si l'effervescence est retombée, la partie d'échecs pour la domination de l'IA, elle, ne fait que commencer.
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